"Une journée citoyenne" la JAPD
Comme bon nombre de résigné de mon âge, je fus appelé pour une journée "citoyenne" la JAPD.Veuillez suivre cette journée au fil de ma pensée critique.
8h 45 enfin ! Un bus était venu. Pour accueillir la cinquantaine de jeunes qui poireautait. Un deuxième bus vint en renfort car nous étions trop nombreux. Le premier bus partit, nous arrivions dans un bâtiment situé à quelques 150 mètres de notre point de départ. Le bâtiment était assez moche... C'était le moins que l'on puisse dire. Des poubelles éventrées gisaient à côté de la porte. Ambiance. Un homme aux cheveux blancs nous accueilli avec l'uniforme et les barres de décorations. Bonjours, la frime. On nous fit pénétrer dans un couloir pour nous enregistrer. Comme nous étions trop nombreux, on nous divisa en deux groupes, l'un irait dans la salle 1, l'autre dans le salle 2. Je perdais ainsi de vue mes camarades avec qui j'avais fait connaissance et recevais par la même occasion un chiffre qui allait déterminer ma place dans une salle de classe. Je dis une salle de classe car c'était effectivement le cas, une salle de classe avec des tables alignées et un pupitre tout au fond.
9h 30 On y était ! Nous étions tous assis sur des chaises inconfortables. Une dame nous avait présenté le programme de la journée, nous devions voir un DVD qui fournissait 3 modules (obligatoire) et un autre module (palpitant celui là) qui était une initiation aux gestes de premier secours. Jusqu'à 10h30, on nous fit remplir un papier administratif avec des cases à noircir et des emplacements à remplir pour savoir qui j'étais, si j'étudiais encore... Si j'étais parent aussi. Bref, le train train administratif... Une fois que ce fût fait, un homme entra. Le commandant Thullier. Il avait l'air assez costaud et surtout prêt à aller au "contact" avec les jeunes gens. C'était un homme, je dois le reconnaître, qui était passionné par ce qu'il faisait, ce qui nous permis de ne pas trop nous ennuyer toute la journée. Bien entendu, il nous mena à grand train, nous précisant les règles à respecter : pas de chahut, interdiction de fumer, pas de drogues... Comme j'allais emporter mon chichon en pleine JAPD ! Après ce rappel formel, on nous passa le premier module. C'était, il faut l'avouer,... pas très intéressant, mais très révélateur.
10h 00 Le but de la JAPD est de rendre les jeunes hommes et jeunes filles "citoyens". Par l'intermédiaire de modules et de DVD, on nous véhicula ce message. Encore et encore, inlassablement. La manœuvre pour nous faire adhérer à ces idées n'était pas si bête : valoriser notre Démocratie en montrant ce qu'il se passe à l'extérieur. Une pseudo-glorification de nos valeurs citoyennes par rapport à des situations extrêmes en République Démocratique du Congo, au Kosovo... Je trouvais quand même que ça avançait un peu caché. Je veux dire par là que l'on nous montrait pas encore le véritable objectif de ces DVD. Mon avis était que ce n'était pas par soucis de citoyenneté que l'on nous avait invité à venir à la JAPD, mais parce que l'on manquait de jeunes pour l'armée. Mais je préciserais cette pensée plus tard.
10h 20 On nous permit une pause. Certains se ruèrent sur les petits pains et le café mis à notre disposition dans une autre salle. Moi qui avait déjà assuré mes besoins alimentaires pour la matinée, je décidais de sortir profiter du soleil. Je demandais à l'homme aux cheveux blancs si je pouvais sortir. "C'est pour fumer ?" me demanda t-il d'un air soupçonneux. "Non" lui répondais-je. Bref, la confiance régnait. Je sortais malgré tout suivi d'une dizaine de mes semblables. On profita du soleil. C'était indéniablement une belle matinée. Une matinée où l'on se ferait du mal à rester cloîtrer à l'intérieur d'un bâtiment glauque, du genre bâtiment militaire, quoi ?
10h 30 De retour dans la salle, on nous fit passer le fameux test de français. Il était destiné à donner une photographie de notre jeunesse de la génération 1990. Pour moi, ce test était d'une facilité aberrante. Mais le plus morose dans l'affaire c'est que l'on nous avait demandé de noircir des olives en fonction de nos réponses. Bref, on ne nous demandait pas d'écrire, mais plutôt de colorier. Le texte proposé lui aussi était facile. D'un auteur connu, simple quoi ! Le genre d'auteur qu'on a eût le temps de lire et de relire lors de sa 6ème. Le test dura en tout 25 minutes. Rien d'insurmontable dans l'ensemble, j'avais terminé bien 10 minutes avant la fin de l'épreuve.
De 11h à 12h, on nous passa le second module sur DVD. Là aussi, je trouvais que c'était limite. Les promoteurs du DVD jouaient sur une pensée plutôt en vogue chez les politiciens : la peur. Une partie du second module portait la question : "Vous sentez-vous en paix ?" Forcément ! Qui pouvez se targuer de se sentir en paix de nos jours ? Moi, j'étais prêt à lever ma main et dire :"Si on a la télé, on ne se sens pas vraiment en paix" Mais je préférais garder ça pour plus tard. Il fallait que je me tienne à carreaux, au moins, jusqu'à ce j'eusse mon attestation. Je n'étais pas sûr à 100% si je pouvais exprimer mon opinion au sein de cet ensemble confiné dirigé par un ex-militaire. Mes anciennes actions me valurent très certainement d'être fiché chez les RGs. C'est pourquoi, j'allais attendre un peu avant d'être fiché chez les militaires. Le deuxième module tournait aussi autour : "Comprendre la Défense". En bref, comment justifier son recours ? Les images que nous avions vu à propos des situations de crise à l'extérieur en étaient les arguments.
12h 05 à 14h 00
On nous fit sortir. Un peu plus décérébré qu'autre chose. J'entendais les réflexions des collègues autour de moi. Le genre un peu persuadé de ce qu'ils venaient de voir " Ouais, ça a l'air terrible ce qu'il se passe dans le monde !" ou encore " Ouais, faut faire quelque chose ! " Pauvres naïfs, ils ne savaient pas encore que le sujet allait bientôt arriver, où l'on nous présenterait que le seul moyen de remédier aux misères du monde était d'entrer dans l'armée ! Moi j'avais déjà à peu près vu cette idée venir, je griffonnais dans mon carnet les idées qui me venaient en prévision de cet article. Nous repartions en bus pour une visite de la "plus importante unité de la base aérienne", le groupe de pompiers qui assurait la sécurité des avions à l'atterrissage et au décollage. Cette unité disposait de trois camions, l'un au transport, les deux autres à l'extinction d'incendie. Le plus gros faisait dans les 450 chevaux (de marque renaud, je précise) Et quand je demandais à un pompier à peine plus vieux que moi, si il avait servi, il me répondit que non. Un camion aussi immense que l'investissement qu'il avait coûté restait ici, jusqu'à ce qu'il serve ? Je demandais le prix, le jeune pompier ne pu me fournir de chiffres, mais me confia que son prix dépassait largement les 4 zéros. La visite du matériel fut intéressante ! Largement intéressante, les pompiers exhibaient leurs matos avec beaucoup de fierté dans cet hangar qui était en proie de courant d'air et qui empestait le kérosène, Dans les environs de 12 h 50, nous repartions dans les bus pour le mess pour y prendre une collation. Je dois l'avouer, j'avais l'estomac qui criait famine dangereusement.
On ne mangeait pas si mal chez les militaires, je trouve. Même si c'était ambiance cantine de lycée, c'était d'une qualité meilleure que l'on trouvait dans nos réfectoires. Moi et les autres, on se servait sans scrupule, et nous nous remplîmes la panse de ce généreux repas offert par la collectivité. Le commandant nous souhaita un bon appétit, et nous autorisa après avoir déjeuner d'aller fumer pour ceux qui le souhaitaient. On ne nous le répéta pas deux fois ! Après avoir déjeuner, je mendiais une cigarette à une personne, puis je me roulais un cône parfait pour une cigarette parfaite. Je dois avouer qu'après ça, ça allait parfaitement mieux !
14h, encore et toujours le bus qui nous ramena jusqu'au bâtiment de la matinée pour deux autres modules. L'un (l'initiation aux gestes de premier secours) fut rudement bien, l'autre (le dernier module du DVD) frisa la propagande militaire. Le premier module nous fut présenté par la croix rouge. Des jeunes femmes nous enseignèrent à l'aide de mannequins quelques gestes qui permettaient de maintenant une personne en vie jusqu'à l'arrivée de secours. Au cours de cette initiation, nous apprîmes la position latérale de sécurité et le massage cardiaque. En sortant de ce module, j'eus le sentiment que j'avais enfin passé une heure de cette journée à apprendre quelque chose d'utile.
15h 15, fut le moment décisif. C'est à cette heure que débuta le dernier module avant la remise de l'attestation. Et je dois dire que c'est lors de ce dernier module que la JAPD présentait enfin son véritable visage. Durant toute la journée nous furent présentés les enjeux de la citoyenneté, les dangers du monde extérieur (attentat, terrorisme, armes de destruction massive) et la seule alternative à tout cela était, comme par hasard, la Défense. Que l'on ne se foute pas de nous ! Quid de la participation citoyenne libre ? Comme les manifestations, ou la participation à des missions humanitaires dans des associations ? Le vrai but de la JAPD, à mon sens, était de présenter la Défense française comme la condition sine qua non pour se sentir et être citoyen français ! Mais quelle aberration ! Quelle traîtrise de la part de notre Etat ! C'est lorsque que le premier film fut terminé que j'osais véritablement l'ouvrir en présence de tous. Le film qui nous avait été présenté nous montrait des jeunes militaires vantant tous les aspects positifs de leurs fonctions à savoir qu'en plus d'être "une action citoyenne", être militaire offrait des perspectives d'avenir pour des jeunes qui ne savaient pas quoi faire, qui étaient en échec scolaire ou qui étaient désireux d'avoir de l'aventure ! Lorsque ce film fut terminé et que le commandant nous demanda ce que nous en pensions, je répondais à voix haute sans lever la main : "Très engageant !" Il fut surpris, peut être, je ne sais pas, mais il demanda qui avait dit ça, je levais la main sans me défiler. Il me demanda alors pourquoi ce film était très engageant, je me permis de lui faire un petit résumé sur un ton ironique : "Et bien, ce film indique que si vous êtes jeunes et que vous êtes soit, en échec scolaire, soit en manque d'aventure, vous devriez aller dans l'armée ! Puisque ça a l'air chouette et en plus même si vous ne réussissez pas dedans, vous serez formés et vous aurez la possibilité de vous reconvertir dans le civil." Le commandant Thullier me fit remarquer que ma synthèse était bonne et que lui aussi partageait mon sentiment de malaise quand à la nature du film qui venait de nous être montré. Pour ma part, j'en étais convaincu que c'est par le dernier module que la JAPD montrait enfin son vrai sens.
A 16h 15, on eut le culot de m'affirmer que la JAPD était une démarche citoyenne libre et bénéfique. Personnellement, par ce que je venais de voir, je réponds que la JAPD est loin d'être un acte citoyen. Je pense surtout qu'il s'agit d'un affreux chantage : si l'on ne vient pas, on se fait sucrer son bac et son permis de conduire. Une action citoyenne est une action non contrainte et libre, une démarche faîtes par l'individu lui même et non par son représentant, l'Etat. Cette JAPD est là pour nous culpabiliser de ne pas être assez citoyen et pour nous récupérer au sein des forces armées. Pendant la dernière partie, on nous présentait le métier de réserviste. Et Oh ! Par un grand hasard, on peut être réserviste dès l'âge de 17 ans ! Quelle coïncidence ! Je griffonnais tout ça sur mon carnet, d'un air rageur, j'étais pratiquement outré, je bouillonnais intérieurement. Il est sûr que tout les jeunes gens présents dans cette salle doivent être des citoyens accomplis, mais la citoyenneté passe t-elle obligatoirement par un enrôlement dans la Défense ? Après le dernier module, on nous fit passer une feuille nous demandant si nous voulions recevoir un dossier complémentaire sur la Défense. Je refusais catégoriquement en truquant mon adresse mail, et en signant d'une croix. Encore une fois, je trouvais cette ensemble d'un très mauvais goût. Nous étions là pour apprendre à être citoyen, pas pour être soldat !
A 16h 30, nous furent remises les attestations de la JAPD. Un misérable morceau de papier qui allati déterminer mon avenir scolaire. Je gribouillais une signature sur ce papier, tiré en centaine de milliers d'exemplaire pour les jeunes garçons et filles de 17 ans au sein de notre pays.Cette feuille où mon nom avait été imprimé et non écrit, cette feuille où la signature de l'autorité publique n'était elle aussi qu'une vulgaire impression. Ce papier cartonné que je trouvais d'une compensation ridiculement petite par rapport à l'enseignement que l'on avait essayé de me donner pendant cette journée. Cet enseignement citoyen erroné, qui n'était pas en conformité avec ma pensée, ma conception du citoyen. Mon citoyen à moi pense par lui même et n'a pas besoin qu'on lui dise de faire quelque chose pour qu'il le fasse. Je griffonnais une feuille de papier de mon carnet et que je déchirais. Je la laissais sur la table à côté de mon numéro, le numéro 79, à l'attention du commandant. Je n'avais pas le courage de faire un face à face en la fin de cette journée. Dans cette feuille, je lui laissais mon impression, rebelle, peut être. Le but de ma démarche n'est pas de monter contre l'autorité publique, non. Ma démarche visait à rendre ces personnes plus intelligentes dans leur démarche. Le citoyen n'est pas nécessairement un soldat, nous ne sommes ni en Suisse ni en Israël, Nous sommes en France, et Dieu sait si notre armée a été sale de ces actions, Algérie ou Rwanda. Dien Bien Phu et le reste. Pourquoi l'Etat français continue t-il de promulguer une armée qui n'a pas besoin d'hommes et de femmes ? Pourquoi l'Etat français supporte t-elle une membrane de son autorité qui est inadaptée à notre temps ? Pourquoi l'Etat qui se déclare ne plus avoir de sous continue t-il de financer des réservistes qui ne servent pratiquement pas tout le long de leurs vies ?
17 h, le bus nous ramène à l'entrée. Je fume cigarette sur cigarette. Je suis frustré à l'intérieur de mon être. J'enregistre mes premières impressions sur mon portable, je rumine des brides de phrases qui témoignent de ma hargne. Autour de moi, j'entends des gens parler de leurs impressions positives. Je les laisse à leurs considérations, ils sont libres de leur choix et de leurs prétendus "devoirs" de citoyen prônés lors de cette JAPD. Je descends en ville, je vais dans mon bar, j'entre, commande un café, prends "Libé" et reste prostré pendant une heure ainsi, ruminant au fond de ma tête ce que je venais de voir pendant cette journée.
Que cet article ait un impact ou non, je n'en ai cure. J'aimerais que l'Etat nous signale clairement ce qu'il veut faire de nous au lieu d'avancer masqué. Cette JAPD aurait pu être un formidable rendez vous citoyen, comme cela en était le but, mais au lieu de cela vient le discours de l'armée et de ses envies en chair humaine. L'Armée ne m'aura pas ! Si ce que l'Etat veut savoir, je ne céderais pas à la facilité, moi, un jeune homme de 17 ans. La journée d'hier fut révélatrice, c'est le moins que je puisse dire. Et je souhaite que des personnes puissent lire mon article et puissent également en débattre.
Par Vurca, Mardi 12 Fevrier 2008 à 15:09 GMT+2 dans Ma rubrique (article, RSS)






